L’été de la sorcière (Kaho Nashiki)

A PROPOS DE L’HISTOIRE – Certains livres font irruption sur la scène littéraire dans un tourbillon de mots et de commentaires. Pendant des semaines, on ne voit et on ne parle plus que d’eux. Ils apparaissent sur votre PAL comme par magie ! L’été de la sorcière est un ouvrage plus rare, un roman de la discrétion que l’on découvre un peu par hasard, au détour des portants d’une librairie. L’histoire est ténue, fragile : Mai, une petite fille sensible, ne veut plus retourner à l’école. Sa maman lui propose de passer quelque temps avec « La Sorcière de l’Ouest », sa grand-mère anglaise, installée depuis des années au Japon. Commencent des journées remplies de petits riens, de tâches tranquilles, de fleurs mystérieuses, de fraises sauvages et surtout de conversations comme seules peuvent en tenir une très vieille dame et une enfant hantée par la nostalgie de vivre. Ce séjour marquera à jamais Mai.

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Lira ou lira pas ?

Ce livre est pour vous si :

  • vous aimez les ouvrages japonais tout en pudeur et en délicatesse. Kaho Nashiki s’inscrit dans la lignée de romancières telles que Hiromi Kawakami ou Aki Shimazaki.
  • vous avez toujours été un peu différent(e), un peu trop sensible, un peu en marge ; et de la marge aux phrases protectrices de vos auteurs préférés, il n’y a qu’un pas vite franchi !
  • après une journée difficile, stressante, vous avez juste besoin qu’une voix apaisante vous chuchote à l’oreille de garder courage, que tout ira bien.

Alors être sorcière, ça veut dire s’entraîner à mourir alors qu’on est encore en vie ? Tout à fait. S’entraîner à mourir pour vivre pleinement.

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D’UNE SORCIERE L’AUTRE

Petit traité d’indépendance et de survie

Certains enfants sont solaires. Ils aiment la vie et la vie les aime. Pour eux tout est jeu et sourire. D’autres naissent sous le signe de la lune. Ils portent en eux une nostalgie profonde. La vie les blesse facilement. Ils ont l’intuition tenace de ne pas être tout à fait de ce monde. Mai fait partie de ces enfants trop sensibles (mais est-on jamais trop sensible ?) et dont l’imagination est tout à la fois bienfait et malédiction.

Dans son monde, où le conte de fées n’est jamais très loin, sa grand-mère tient une place à part. Anglaise, elle est surnommée « La Sorcière de l’Ouest ». Parce que Mai ne supporte plus l’école, elle va trouver refuge près de la vieille dame qui va lui apprendre les formules magiques que l’on devrait chuchoter à tous ceux qui se sentent différents. Car être sorcière, c’est avant tout avoir la force d’être indépendante, constante et de faire ses propres choix. Un entraînement que la petite fille va prendre à cœur.

Une histoire d’amour…

Livre discret, « modeste » si l’on en croit Kaho Nashiki, L’été de la sorcière est en réalité un immense roman d’amour. Dans un Japon pudique, où les êtres apprennent tout petits à être réservés, la Sorcière de l’Ouest est la seule à laquelle on peut dévoiler son cœur :

« Je t’aime tellement, Mamie ! » […] Ce à quoi, la vieille dame, son habituel sourire aux lèvres, répondait invariablement : « I know. » Je sais. »

Cette ligne mélodique, qui irrigue tout le roman, en anglais, en japonais ou en français (peu importe : l’amour transcende toutes les langues !) est le terreau qui va permettre à Mai, petite « Princesse Myosotis » (et dont le prénom même évoque le printemps), de s’épanouir et de fleurir. Car toute sorcière sait que la nature d’une âme, semblable à celle d’une plante, est « de grandir ». Il y a un peu du Jardin secret de Frances H. Burnett dans L’été de la sorcière.

… et de mort

Mais vivre, c’est mourir. Et si Mai est encore au tout début de sa jeune existence, « La Sorcière de l’Ouest » est celle qui est déjà partie. Le début du roman s’ouvre sur la mort de la grand-mère qui demeure pourtant étonnamment vivante dans le cœur de Mai. A sa petite-fille, effrayée par la mort, « La Sorcière de l’Ouest » a confié qu’elle croyait que l’âme « […] doit continuer son long, très long voyage, même après la mort. ». Car, L’été de la sorcière est également un livre de fantômes discrets et fidèles qui veillent les être aimés et qui envoient de l’au-delà des messages aux vivants. Sans doute parce que l’amour ne meurt jamais…

Un livre « growing up »

Comme les plantes, dont Mai et sa grand-mère prennent soin, L’été de la sorcière est un livre vivant et qui, irrigué par une sève et une inspiration nouvelles, a fleuri une seconde fois en 2017. L’auteur a, en effet, profité de la réédition de son ouvrage (soit 23 ans plus tard) pour ajouter 3 courts chapitres à son roman. D’où un livre un peu bancal mais qui a tout le charme de l’inachevé. Après tout, peut-être qu’un jour Nashiki Kaho offrira un nouveau chapitre à ses lecteurs ! Encore ne faut-il pas se fier à cette forme imparfaite, car si ces 3 pièces sont courtes, elles apportent un nouvel éclairage au roman, permettent d’en approfondir les grandes thématiques et proposent un renversement final de perspective qui apporte toute sa plénitude et son sens à l’œuvre. L’été de la sorcière est un livre magique. Peut-être justement parce qu’il ne ressemble qu’à lui-même…

ANECDOTE

Je les collectionne depuis de nombreuses années. Elles arrivent, la plupart du temps, tout droit du pays du Soleil Levant, et me font rêver. Au Japon, on dit que les poupées sont les réceptacles de l’âme de leurs propriétaires. Trois de mes « kokeshi » (statuettes en bois japonaises) ont donc pris naturellement place sur mes photographies. Peut-être que l’une d’entre elles a, un jour, appartenu à une petite Mai… Et les fleurs et les bambous représentés sur leurs kimonos évoquent le jardin de la « Sorcière de l’Ouest »…

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L’été de la sorcière – Nashiki Kaho – Dates d’édition : Japon 1994 – réédition augmentée en 2017 – Mon édition : Editions Picquier (2021) – 166 pages

4 commentaires

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  1. Ooh ! Je l’ai vu sur Instagram et sur la blogue-sphère. Il est dans ma wishlist. Tes mots… donnent absolument envie d’ouvrir ce roman. Il semble y avoir une certaine douceur, cette douceur asiatique si particulière.
    Tes kokeshi sont magnifiques ! Waouh !

    • Tout est pudeur et simplicité dans ce roman où l’on retrouve comme tu le dis si joliment « cette douceur asiatique si particulière ». Je suis toujours étonnée qu’une telle écriture de la retenue puisse être en même temps aussi profonde et émouvante. Il y a des moments de pure grâce dans L’été de la sorcière. Mes kokeshi te disent merci !

  2. La différence ! Une vraie richesse ! pas toujours bien acceptée… mais une vraie richesse ! Tant la philosophie que l’ambiance de ce livre m’attirent. Tes très belles kokeshi, authentiquement japonaises, font rêver. Merci pour ces très belles photos 😊

    • La métaphore de la sorcière est d’autant plus intéressante dans ce roman qu’elle n’est pas uniquement associée à la femme. Elle transcende les genres pour représenter « la différence ». En 1997, lorsque Nashiki Kaho publie L’été de la sorcière, elle pense que son livre intéressera essentiellement des femmes qui lui ressemblent. En 2014, lors de la réédition augmentée de son roman, sa position a évolué et elle souhaite « Qu’il parvienne à ceux qui en ont besoin, hommes ou femmes, jeunes ou vieux, qu’il les accompagne, les soutienne et les encourage du mieux qu’il peut. » J’aime ce renversement de perspective, cette ouverture à l’autre dans sa différence essentielle. Qui acceptera et comprendra la différence, si ce n’est la différence ? Avec Nashiki Kaho nous sommes tous des sorcières en puissance !