L’ami arménien (Makine)

TRESOR LITTERAIRE – J’ai toujours aimé les coffrets : coffrets à bijoux, boîtes à musiques, sacs à ouvrages, valises abandonnées au fond des greniers. Ils recèlent tous des trésors uniques et oubliés. Les ouvrir, c’est pénétrer dans des univers chatoyants, sombres ou joyeux, tristes ou lumineux. Dans ma catégorie « coffrets » les livres tiennent une place à part, ils sont tout simplement mes « coffrets » préférés. Et si chaque livre est en soi un trésor, certains sont plus précieux que d’autres. L’ami arménien fait partie de cette catégorie à part, de ces livres indispensables qui constituent le cœur même de votre bibliothèque. Leurs pages renferment un univers précieux où sens et forme vont de pair et se complètent. La beauté des phrases est le véhicule d’une pensée subtile et d’une sensibilité complexe.

Après avoir refermé, L’ami arménien, je me suis sentie infiniment mélancolique, presqu’orpheline. Les phrases résonnaient encore en moi et j’aurais voulu à nouveau me glisser entres ces pages remplies de souvenirs, de ciel, de photos anciennes et de feuilles d’érable rouges, ocre, or qui viennent déranger l’inflexible ordonnancement des cercles… J’avais l’impression d’avoir perdu un ami. J’avais perdu un ami.

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A PROPOS DE L’HISTOIRE – Il est des rencontres qui bouleversent toute une vie et en infléchissent durablement le cours. Lorsque le narrateur, qui ne connaît que la cruauté d’un orphelinat perdu au milieu de la Sibérie, prend la défense de Vardan, jeune garçon fragile et foncièrement différent, tous ses repères vont voler en éclat. Grâce à son nouvel ami, il découvre le « royaume d’Arménie » peuplé de figures attachantes, pudiques et ployant sous le poids de l’Histoire. Installée à 5 000 km de sa patrie, la petite communauté arménienne attend le jugement de ses proches emprisonnés pour séparatisme. Ce temps de l’attente, sera le temps d’une renaissance pour le narrateur.

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Lira ou lira pas ?

Ce livre est pour vous si :

  • vous êtes sensible à la beauté d’une écriture limpide, fluide et profonde. Andréï Makine possède l’une des plus belles plumes de la littérature française.
  • vous êtes un peu d’un autre monde, tourné vers le ciel plutôt que vers la terre.
  • vous aimez les livres tout en pudeur et en élégance où tout est suggéré plutôt qu’écrit et dont chaque page est le réceptacle d’une sensibilité vibrante mais contenue.
  • vous aimez les auteurs qui donnent la parole à tous ceux que l’histoire balaie et oublie.

Ainsi, les fous et les poètes échappent-ils parfois à la nasse de cette existence commune, légitimée par nos habitudes, nos peurs, notre incapacité d’aimer. 

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« Cette main touchant le ciel »

Vardan. Tout le roman d’Andrëi Makine se résume en un seul prénom. En une voix singulière que le pouvoir des mots ressuscite. Par-delà le temps et l’espace, cet enfant de 13 ans est porteur d’un message. Il ne propose ni philosophie, ni théorie complexe. Il est tout simplement. Et cette existence est invitation à « une autre manière de vivre et de voir ».

« Comme si, venant parmi nous, il avait gardé en lui le reflet d’un monde infiniment étranger à ce que les hommes vivaient sur cette terre. »

Dans l’univers de Vardan la tendresse, la bonté, la compréhension, le respect, la liberté et la beauté ont droit de cité. Autant de valeurs qui s’opposent à celles de l’orphelinat et de l’idéologie soviétique toute de brutalité, de rivalités, d’idées préconçues et de désirs primaires. D’avoir croisé un enfant qui tient du ciel, le narrateur sera profondément changé : « Il m’a appris à être celui que je n’étais pas. ».

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Le Royaume d’Arménie

Le voyage au « Royaume d’Arménie » viendra parfaire cette transformation. En écoutant Chamiran, la mère de Vardan, c’est toute une mémoire et une géographie fantasmatique qui seront offertes à l’orphelin. Au Bout du Diable, ce quartier déshérité entre tous, il découvrira, dans une expérience quasi proustienne, un univers aux tonalités noires et argentées, au parfum de jacinthe évoquant un « bonheur mystérieux ». Un univers à part magnifique et douloureux, auréolé par l’éblouissement neigeux de l’Ararat. Car, la tragédie n’est pas loin. Au passé, elle prend la couleur de deux anciennes photos de famille ; au présent, elle se prépare déjà dans les profondeurs de la prison… Il faut lire de toute urgence L’ami arménien pour apprendre à vivre et à penser autrement, pour poser un regard lucide et critique sur notre société qui a remplacé les idéologies de l’époque communiste par d’autres idéologies tout aussi mensongères : matérialisme, prêches humanistes, citoyenneté mondiale, connectivité… Rien n’est fatalité si l’on comprend que le ciel commence à nos pieds…

ANECDOTE

Entre la littérature russe et la littérature française, il existe un lien singulier. Un peu comme si les pages de Dostoïevski, Tolstoï, Balzac ou Flaubert… dialoguaient dans un espace imaginaire et redessinaient les contours d’une patrie littéraire à mi chemin entre la France et la Russie. Dès le XIXème siècle, Dostoïevski proposait une traduction russe d’Eugénie Grandet tandis que Tolstoï rédigeait les premières pages de Guerre et Paix en français avant d’opter définitivement pour sa langue d’origine.

Andreï Makine s’inscrit dans cette grande tradition. Il est moins né à Krasnoïarsk que dans cet espace romanesque franco-russe d’où il nous ramène un français si pur qu’il semble avoir été préservé des scories contemporaines par les glaces sibériennes. En 2009, le plus français des auteurs russes, à moins qu’il ne soit le plus russe des auteurs français, confiait au Figaro : « Moi, j’ai au moins cette qualité : j’écris sans accent. » On aimerait tous, russe ou français, en faire autant !

L’ami arménien Andreï Makine – Date d’édition : 6 janvier 2021 – Mon édition : Grasset – 216 pages

2 commentaires

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  1. J’ai lu ce roman et, comme toi, j’ai été très touchée par ce livre plein d’humanité. J’espère que ton commentaire, très sensible et juste donnera envie à d’autres lectrices lecteurs de plonger dans cet univers.