Là où chantent les écrevisses (D. Owens)

Et parfois, un livre se pose sur votre cœur. Légères, ses pages tourbillonnent et vous entraînent dans un univers singulier. Là où chantent les écrevisses est par excellence un roman de l’émotion, un voyage aux confins d’une terre sauvage, oubliée du monde contemporain et comme échouée sur la côte est des Etats-Unis. Dans les marais et marécages de la Caroline du Nord, sur ces tourbières incertaines que se partagent la terre, la mer et le ciel, une petite fille va s’entêter à survivre. Abandonnée par ses parents et sa fratrie, stigmatisée par les habitants de Barkley Cove, cette enfant tout en cheveux emmêlés, sensibilité et sauvagerie va être littéralement recueillie par une nature ombrageuse et généreuse :

« Kya posa la main sur la terre mouillée et vivante et le marais devint sa mère. »

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Roman multiple

Tout le reste du roman oscille entre deux inclinaisons contradictoires : le poignant besoin de rompre une solitude endémique et l’impossibilité de revenir au sein d’une société dont Kya ne maîtrisera jamais les codes et les faux-semblants. Ce balancement perpétuel trouve sa traduction littéraire dans de continuels allers-retours entre passé et présent. Une construction qui permet de lier trois récits en un : un touchant roman de l’enfance, un récit d’apprentissage bruissant d’amour et de trahisons ainsi qu’une enquête policière dont les véritables enjeux dépassent le pur cadre juridique.

« Là-bas, loin de tout, elle était libre de vagabonder, de s’occuper de ses collections à sa guise, de lire les mots des livres et ceux de la nature. Ne plus attendre que quelqu’un vienne la libérer. Elle se sentait forte. »

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Vivre de marais et d’eau

Car Là où chantent les écrevisses est avant tout un roman qui s’interroge sur la place de l’instinct dans nos sociétés modernes et sur l’apport de la civilisation. Et les réponses sont loin d’être politiquement correctes… La double révélation finale du roman est une véritable déflagration. Contrairement à Manon des Sources, qui renonce à la garrigue et à son moi profond pour l’amour d’un instituteur un rien pâlot, Kya refuse de se laisser apprivoiser. Le marais n’est pas la garrigue, il ne rend jamais ce qu’on lui a confié…

« Kya savait qu’il n’y avait aucune place pour juger. Il n’y avait là rien de mauvais, c’était seulement l’élan de la vie, même aux dépens de certains des joueurs. La biologie considère le bien et le mal comme la même couleur perçue sous des jours différents. »

Là où chantent les écrevisses – Delia Owens – Première édition américaine : Corsair (12 décembre 2019) – Première édition française : Seuil (2 janvier 2020) – Mon édition : Point (20 mai 2021) – 480 pages

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BEST SELLER

Du marais aux salles obscures

Certains livres s’apparentent à des clubs très fermés. On les explore comme on s’avance dans un château oublié, une sorte d’urbex littéraire. Tout est silence autour de leurs pages et vous croisez rarement quelqu’un qui les a explorés. Ces No Mans Land (ou plutôt No Books Land) procurent tous les plaisirs interdits du secret et un répertoire d’expressions incompréhensibles aux non-initiés. On ne remerciera jamais assez Proust pour ses « Verdurin » (= personnes éminemment médiocres) ou son expression « Faire catleyas » (= faire l’amour).

A l’extrême opposé, on trouve des best sellers dont l’incroyable force d’attraction fascine. Avec 10 millions d’exemplaires vendus depuis sa publication en 2019, Là où chantent les écrevisses fait partie de ces ouvrages dont l’incroyable succès fait écho à des aspirations et des angoisses collectives bien réelles. Tout best seller dit quelque chose de la société qui le plébiscite.

Ultime paradoxe :  ce roman dont chaque passage a été parcouru par des millions de lecteurs parle de solitude. Comme si notre époque si « connectée » et du « tout communication » s’était reconnue dans Kya, petite fille des marais sans cesse abandonnée et trahie mais dont le courage et l’incroyable résilience sont porteurs d’espoir. La vague COVID est également passée par là… Enfermé à domicile, le monde entier a rêvé jardin, retour à la nature et -pourquoi pas- marais et marécages de Caroline du Nord !

Il ne manquait plus qu’un film pour célébrer les fiançailles de « La Fille des Marais » avec le grand public. Reese Witherspoon et Lauren Neustadter ont décidé de le produire. La sortie est prévue pour le 17 août 2022 !

2 commentaires

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  1. Pour toutes les raisons que tu exprimes tellement bien, j’ai énormément apprécié ce livre. Kia est une petite fille que l’on aime, que l’on voudrait protéger, que l’on admire, qui vous attendrit aux larmes et l’on garde les mêmes sentiments pour la jeune femme. J’ai lu et relu ta chronique qui exprime la même sensibilité que le livre de Délia Owens et que tes photos illustrent à merveille.
    Merci pour le lien « film imminent ». Pour sûr je ferai partie des tout premiers spectateurs.

    • Merci ! Ce roman est un véritable univers où l’océan, le ciel et la terre se fondent harmonieusement et semblent inviter le lecteur à s’enfoncer plus loin encore dans les marécages mais aussi… dans l’histoire de Kya ! Pendant longtemps, Delia Owen a cru que l’expression maternelle « Va, là où chantent les écrevisses. » était un périphrase sudiste. Un jour elle a compris qu’il s’agissait d’un dicton purement familial signifiant « Pars en forêt, mets tes pieds et tes mains dans la boue et écoute la voix de la nature. » Cette expression, que l’on retrouve dans le titre est vraiment magnifique et traduit toute la générosité de Delia Owens qui invite le lecteur à découvrir avec ses yeux cet espace à part et, comme oublié du temps, que représentent les marais et fondrières de Caroline. L’incroyable charge poétique et émotionnelle du roman puise au plus profond d’un amour authentique pour la nature et ses merveilles dont Kya est la plus émouvante des ambassadrice. On laisse un peu de son coeur entre les pages de ce livre…