Mrs Caliban (R. Ingalls)

RECHERCHE MONSTRE POUR « MENAGE » A DEUX ET PLUS SI AFFINITES – Après avoir lu Mrs Caliban, vous ne verrez plus jamais les grenouilles de la même manière ! Exit les princes charmants qui ont la regrettable manie, dès qu’une difficulté surgit, de se transformer en batracien : « Mais ma chérie, tu vois bien que je ne peux pas passer l’aspi. Tu sais, ma coupure de ce matin. Elle me fait un mal de chien. Je suis en train d’infecter, c’est sûr ». Ben, tiens… Reste sur ton nénuphar, alors.

Non, depuis Rachel Ingalls, la grenouille ne cherche pas à vous faire croire qu’elle va bientôt, très bientôt, non mais vraiment très, très bientôt se métamorphoser en prince charmant. La grenouille se contente d’assurer un max. Elle est gaulée comme un dieu grec de 2 m, vous aide à faire le ménage, est à votre écoute, danse comme Merce Cunningham et vous fait l’amour plusieurs fois par jour. Bref, la grenouille a remarquablement bien évolué depuis l’époque des contes de fées !

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A PROPOS DE L’HISTOIRE – Elle est réduite à un simple rôle de ménagère, délaissée et trompée par un mari qui s’est détourné d’elle à la mort de leur enfant. Il est considéré comme un monstre, a été enfermé dans un laboratoire, torturé et ne s’est évadé que pour être traqué partout aux Etats-Unis. Dorothy et Aquarius (alias Larry) étaient faits pour se rencontrer. Tous deux ont besoin d’aide et vont se serrer les coudes pour le meilleur et le pire.

Lira ou lira pas ?

Ce livre est pour vous si :

  • vous êtes fan de Guillermo Del Torro et de [S]a forme de l’eau qui s’inspire largement de Mrs Caliban.
  • vous avez envie de découvrir une œuvre éditée en 1982 aux Etats-Unis et qui n’a pas été traduite avant 2019 en France bien qu’elle ait été nommée en 1986 par le British Book Marketing Council comme l’un des 20 meilleurs romans américains de l’après-guerre. Tentant, non ?
  • vous désirez rencontrer le « meilleur écrivain que vous ne connaissez pas » (Daniel Handler) et rejoindre le club très fermé des lecteurs de Rachel Ingalls.

« A cette époque, il arrivait à Dorothy d’appuyer la tête contre le mur avec l’impression d’être morte parce qu’elle ne faisait plus partie d’un monde où l’amour était possible. »

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Bienvenue dans le laboratoire littéraire de Rachel Ingalls !

Vous l’avez compris, Mrs Caliban est un mélange de romance, de série B horrifique et de conte de fées. Un cocktail littéraire surprenant dont on retrouve la recette dans l’enfance même de de l’auteur. Passons côté cuisine. Comme ingrédients, vous avez besoin des contes de Grimm et des histoires de science-fiction que son papa, professeur de sanskrit, lisait à la petite Rachel. Ajoutez les souvenirs de films d’horreur hollywoodiens (tel que La créature du lagon noir) ainsi que de nombreuses lectures (Shakespeare en tête) et vous obtenez une œuvre 100 % originale, passée au tamis d’une sensibilité unique.

Tant de singularité avait besoin d’une forme propre. Mi nouvelle, mi roman, Mrs Caliban dépasse les limites habituelles des genres. Dans ses pages, le réalisme domestique cohabite avec des scènes surréalistes, parfois dramatiques et violentes qui contrastent étrangement avec une écriture tout en simplicité et concision. Peut-être, pour reprendre un terme que Rachel Ingalls affectionne, pourrait-on qualifier Mrs Caliban de « mascarade » (terme proche de « fiction » mais au sens un peu différent). Au fond, le monstre du livre est moins Aquarius/Larry que le livre lui-même. Ça tombe bien, nous, on aime les hybrides !

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La grenouille est un homme comme les autres

Comme le sac magique de Harry Potter, Mrs Caliban est un livre sans fond ! En moins de 150 petites pages, l’auteur parvient à dénoncer les dérives de nos sociétés modernes où la consommation effrénée, le culte de l’image, l’égoïsme, la pensée uniforme et le refus de la différence transforment la vie en un désert sans amour et où plus rien ne fait sens.

Dans cette fable moderne, Dorothy et Larry étaient destinés à se rencontrer. Tous deux sont des prisonniers incompris, marqués par la solitude et la perte. Elle est une Cendrillon enfermée dans un mariage sans amour, réduite aux tâches ménagères et portant le deuil de ses enfants. Larry est une nouvelle Bête qu’on a privée de liberté, de sa patrie liquide et dont on nie l’humanité. Parce qu’ils sont essentiellement différents la société les rejette. Bien plus qu’une féministe (ce que l’auteur a d’ailleurs nié), Rachel Ingalls est une humaniste, prête à dénoncer toutes les formes d’injustices. Entre la grenouille et un citoyen irréprochable, le monstre n’est jamais celui qu’on croit…

Fantastiquement troublant

Et si l’histoire de Dorothy n’était qu’un songe ? Mrs Caliban a quelque chose d’abyssal… L’héroïne entend des voix à la radio, des messages qui lui sont uniquement destinés, elle a fait de longs séjours à l’hôpital et autour d’elle de nombreuses personnes ne croient pas en l’histoire d’Aquarius… Le malaise et le doute s’insinuent peu à peu dans l’esprit du lecteur qui, une fois le livre refermé, est incapable de trancher. Et si Larry n’était qu’un fantasme consolant ? Mrs Caliban est un livre « fantastique » dans tous les sens du terme ! Vous êtes désormais prévenu(e) !

Anecdote

Déménager par amour arrive relativement fréquemment. Lorsque l’heureux élu est mort, c’est plus surprenant ! Rachel Ingalls (1940 – 2019) n’a pourtant pas hésité. Née à Boston et résidant aux Etats-Unis, elle a décidé, après un voyage d’été en Angleterre dans le cadre du 400ème anniversaire de Shakespeare, de s’installer définitivement au Royaume-Uni, pour vivre plus près…  de l’auteur de La Tempête et de Macbeth. Ça, c’est de l’amour !

Mrs Caliban – Rachel Ingalls – Dates d’édition : Etats-Unis (1982 – Faber and Faber) – France (2019 – Belfond )– Mon édition : 10 x 18 (1er juillet 2021) – 144 pages

2 commentaires

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  1. Drôles, très drôles tes photos qui m’ont intriguée sur le livre qu’elles illustrent. J’ai envie de le lire pour sa renommée pour les personnages « différents » qu’il semble camper mais le côté strange, voire horrifique dont tu parles me retient. Lira ou lira pas ? Pour l’instant, sais pas… mais la qualité de ta chronique m’y pousse…

    • Mrs Caliban est un court roman qui fait penser… longtemps et qui vaut vraiment le détour littéraire ! Il est atypique, étrange et surtout marqué au sceau d’une véritable personnalité. En refermant les dernières pages, on « sait » que Rachel Ingalls est un grand écrivain… parfaitement méconnu (en France) ! Une véritable hérésie ! Le côté fantastique (voire horrifique) est très présent mais loin d’être gratuit, il est utilisé avec intelligence et mis au service d’une dénonciation radicale de la société moderne. Le clin d’oeil à Shakespeare (puisque le titre renvoie explicitement au Caliban de La Tempête) est également très révélateur. Dorothy est prise au piège d’une société matérialiste, normative et hypocrite. Pour survivre, elle renoue avec des instincts primitifs et plus authentiques (d’où le surnom de Caliban) qui se matérialisent en l’image fantasmatique d’un homme-grenouille. Il faut se méfier de Rachel Ingalls 🙂 Elle avance masquée et propose des histoires horrifiques qui appartiennent d’ores et déjà au cercle très fermé des meilleures oeuvres de la littérature anglo-saxonne.