Le Jeune Homme (A. Ernaux)

Certaines femmes font des enfants dans le dos de leur compagnon, Annie Ernaux fait des livres dans le dos de ses amants ! Un procédé qui révèle le minotaure tapi derrière la femme ou plutôt derrière l’auteur. Confrontée au labyrinthe de l’écriture, hésitant à s’enfoncer dans les ténèbres de L’Evénement, la Annie Ernaux du Jeune Homme avait besoin d’une victime propitiatoire. A. est passé par là, bien mal lui en a pris ! Tout étudiant en lettres devrait lire Colette qui, sur le portail de La Treille muscate, avait pensé à faire inscrire « Attention écrivain méchant ».

Car Le Jeune Homme est moins une histoire d’amour entre une femme de 54 ans et un étudiant de 25 qu’une histoire d’égoïsme et de narcissisme, moins une aventure érotique qu’un subtil détournement de la pulsion sexuelle. Freud parlerait de sublimation ! La jouissance ouvrant grand les portes de l’écrit.

L’autre comme ascenseur temporel

Egaré dans une histoire qui le dépasse, A. devient -ultime ironie de cette liaison inégale et symboliquement incestueuse- le fil(s) d’Ariane d’une Annie Ernaux qui le trompe en faisant de leur lit défait le point de départ d’un voyage temporel. En renouant avec son enfance et la « jeune fille scandaleuse » de sa jeunesse, l’écrivain accède aux souvenirs qui deviendront la matière même de son futur roman.

Tour à tour double de l’amant des années 60, image fantasmée de l’enfant qui n’a pas vu le jour, A, une fois rempli son rôle d’« ouvreur du temps » et d’« ange révélateur » est voué à être « expulsé […] comme l’embryon [a été expulsé] trente ans auparavant ». Eternelle histoire d’Ariane abandonnée par Thésée… Les écrivains sont impitoyables.

Naissance d’une oeuvre littéraire

Grâce à cet avortement symbolique, Annie Ernaux conjure le souvenir de son avortement réel et donne naissance à… un livre. Peut-être parce qu’il est moins douloureux d’être écrivain que d’être femme…

Peut-être parce que « Si [elle] ne les écri[t] pas les choses [sont inexorablement] allées à leur terme […] » sans qu’il soit possible de les réinterpréter, de leur donner du sens et de les conjurer. Le Jeune Homme est une magnifique leçon d’écriture, carnivore certes, mais magnifique !

Le Jeune Homme – Annie Ernaux –Première édition : Gallimard (5 mai 2022) – 48 pages

Citations

Curieusement dépouillée d’affect, acérée, limpide et cruelle, l’écriture d’Annie Ernaux se veut lucide et sans concession. Visite au pas de course dans un palais des glaces littéraires étincelant et mensonger. Annie Ernaux écrit au pic à glace. Comme A, on ne peut que succomber.

L’art du mensonge

Incipit

« Si je ne les écris pas, les choses ne sont pas allées jusqu’à leur terme, elles ont seulement été vécues. »

Jouissance de l’écrit

Au début était le sexe

« Souvent j’ai fait l’amour pour m’obliger à écrire. Je voulais trouver dans la fatigue, la déréliction qui suit, des raisons de ne plus rien attendre de la vie. J’espérais que la fin de l’attente la plus violente qui soit, celle de jouir, me fasse éprouver la certitude qu’il n’y avait pas de jouissance supérieure à celle de l’écriture d’un livre. » (p 11)

Dérive mémorielle

Le passé retrouvé/réécrit

« A la différence du temps de mes dix-huit, vingt-cinq ans, où j’étais complètement dans ce qui m’arrivait, sans passé, ni avenir, à Rouen, avec A., j’avais l’impression de rejouer des scènes et des gestes qui avaient déjà eu lieu, la pièce de ma jeunesse. Ou encore celle d’écrire/vivre un roman dont je construisais avec soin les épisodes. » (p 22- 23)

Révélation et inspiration

Fil(s) d’Ariane

« Ce que je ressentais dans cette relation était d’une nature indicible, où s’entremêlaient le sexe, le temps et la mémoire. Fugitivement, je considérais A. comme le jeune homme pasolinien de Théorème, une sorte d’ange révélateur. » (p 29)

Un commentaire

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  1. Quelle analyse ! De grande qualité : réflexion et, comme toujours, expression. Quant à tes photos, elles sont toujours aussi belles et expressives. Très beau travail !