Le Quinconce (Charles Palliser)

  • Vous êtes prêt(e) à faire des heures supp ! Le Quinconce est un vaste chantier littéraire. Malgré ses 1 500 pages, l’œuvre est loin d’être achevée. Les planchers sont béants, l’isolation inexistante et certains chapitres squattés par des narrateurs tout sauf fiables. Bref, il faut lire mais aussi réfléchir pour venir à bout d’un monument littéraire que l’auteur lui-même n’est pas sûr d’avoir complètement compris…
  • Un roman qui se ressemble vaguement ne vous effraie pas 😊. Car il existe autant de « Quinconce » que de lecteurs. Certains abandonnent dès le premier tome, vaincus par un ennui irrépressible. D’autres le dévorent en 48 h. Et une fois franchie la ligne d’arrivée, aucun lecteur ne semble avoir lu la même histoire…

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  • « On se fait un Spritz prosecco/Apérol/eau gazeuse/Quinconce ? » « OK, 19 h, chez moi ! » « Qui apporte les Taralli ? » « Partant, à fond. Vous avez vu qu’Eliza est la vieille du tome 3 ? » « Moi je veux bien mais pas de Quinconce dans mon Spritz. Franchement les mecs vous avez des goûts littéraires très discutables… » «  Eh ! Il y a des meufs aussi ! » «  Parlons des meufs selon Palliser ! Marie n’a rien dans le ciboulot. La parfaite cruche victorienne et Henrietta est masochiste. » « Il a pas tort… Mais Miss Lydia est top. Vous croyez qu’elle a eu un enfant illégitime ? La robe de baptême m’intrigue. » « C’est parti pour la confection de Taralli au piment. Je suis en RTT cet après-m’. J’ai le temps ! »  « Pitié ! Ne lis pas en cuisinant 😊. Tu te gourres dans les proportions ! » (conversation WhatsApp).

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Lire ou (dé)chiffrer : telle est la question

Depuis le Quinconce, le 5 a détrôné le 7 et est devenu le nouveau chiffre du diable ! Rien de plus carré en apparence que ce roman fleuve proposant 5 tomes, comprenant chacun 5 chapitres divisés en 5 sous-parties. Un équilibre parfait d’autant plus que les 5 branches d’une même famille s’affrontent pour s’approprier le domaine de Hougham. Sur leurs armoiries figure un quinconce de roses sans cesse réinterprété et qui se transformera, dans le 4ème tome, en un véritable casse-tête. Le (dé)chiffrer permet d’ouvrir un coffre-fort inaccessible mais aussi et surtout de pénétrer les arcanes d’un roman essentiellement endogame et dont la principale clé de lecture est la généalogie.

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Reste que les dés sont pipés ! Dans ce roman où tout le monde triche, l’auteur n’est pas le dernier à tromper le lecteur et à le spolier. Dans le 3ème tome, John Huffam parcourt le journal de sa mère. Cette confession posthume placée au centre même du Quinconce comprend des pages fantômes, des feuillets brûlés, des secrets honteux (p 123). Tout le roman se déploie donc autour d’un manque de cœur -celui du Quinconce (?), celui de ses… personnages (?)– et s’ouvre sur un vide abyssal rendant toute interprétation hasardeuse. Les preuves sont à jamais perdues… Le puzzle est incomplet…

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Dickens, sors de ce roman !

Il est dangereux d’avoir Charles John Huffam Dickens comme parrain, de porter son nom et d’être né la même année que ce maître Es roman victorien ! Le héros du Quinconce se serait sans doute bien passé de cette tutelle encombrante qui l’a condamné à un destin à la David Copperfield… en bien plus sombre ! Sorte de nouveaux « Malheurs de la vertu », le Quinconce s’inscrit dans la droite ligne des romans victoriens qui jettent l’innocence en pâture aux vices et à la cruauté de l’Angleterre du début du XIXème siècle. Parce qu’il est l’héritier direct du domaine ancestral de Hougham, John est d’autant plus menacé qu’il est (en toute innocence) menaçant.

La parfaite reconstitution des bas-fonds londoniens est aussi incroyablement réaliste que la propension du héros à cumuler les infortunes (sans jamais s’avouer vaincu)… cousue de fil blanc. Il y a du Sade chez Palliser qui remplace les sévices sexuels par toutes les épreuves du paupérisme et les envolées politiques du divin marquis par de longues considérations sur la justice. Pastiche de roman victorien, le Quinconce tient du conte noir et fouille sans pitié les dessous inavouables d’un siècle corseté.

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Vite, la suite !

Si le Quinconce peut agacer, il tient pourtant du véritable page turner. On lit vite, trop vite… En passant la 5ème et en fonçant de péripéties en péripéties, on risque de passer à côté de nombreux indices mais aussi d’incohérences révélatrices. Chez Palliser, lire vite nuit à la bonne compréhension de l’intrigue ! D’autant plus que les 1 500 pages du roman mènent à une dernière phrase piégée, une sorte de mine « anti-littéraire » que l’on active à la lecture… Une fois ses mots parcourus, il est trop tard, une véritable déflagration sémiotique se produit, l’intrigue vole en éclats et le doute vient détruire le bel agencement des certitudes. Surpris, de nombreux lecteurs ont relu derechef l’intégralité du Quinconce. On ne se méfie jamais assez des boucles temporelles et littéraires !

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Le Quinconce (5 tomes) – Charles Palliser – Première édition : Canongate (1989) – Premières éditions françaises : éditions Phébus (1993) ; éditions Libretto (2015) – Mon édition : éditons Libretto (2023)

NOIR, C’EST NOIR
(SPOIL)

Fascination

Dans l’obscurité des pages

ATTENTION SPOIL ! – Certains romans s’apparentent à des trous noirs et trouvent leur dynamique propre dans un mouvement perpétuel d’auto-dévoration. Les pages se replient sur elles-mêmes et se nourrissent de leurs sombres secrets. Roman du vertige, le Quinconce est un roman sans solution dont la forme comme le fond tirent leur puissance d’un enchevêtrement volontaire et d’une obscurité soigneusement orchestrée. Inaccessible et opaque, le coeur du roman bat partout et nulle part au rythme de deux questions insolubles :

– qui a assassiné le grand-père du héros ?
– qui est le père de John Huffam ?

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Convoitise et paternité problématique

Avez-vous vu passer l’ogre ? Il est partout et nulle part dans le Quinconce ! Silas Clothier dévore ses semblables en pratiquant l’usure, en orchestrant des spéculations immobilières frauduleuses et en essayant d’attenter à la vie de son propre petit-fils (encore que…). Reste que, dans l’ombre, d’autres araignées tissent leur toile. Si le domaine de Hougham attise toutes leurs convoitises, leur avidité est sans fond et dépasse les simples richesses matérielles… Et Silas n’est peut-être pas l’ogre principal du roman. Sa faim connaît des limites et s’arrête aux grilles de Hougham alors qu’un (ou des) autre(s) -en apparence plus bienveillants- n’a/ont pas hésité à forcer la porte de la chambre de Marie. Dans le Quinconce, la faute originelle est -quelles que soient les hypothèses- essentiellement incestueuse.

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Mais j’étais moi aussi troublé par
la vision que Mr Pentecost avait
de la société, celle d’une sorte
de toile d’araignée où
l’homme, assouvissant
une sorte d’anthropophagie irrationnelle, ne serait
en quête que de son propre
intérêt. Je me refusais
à lui donner raison.

Tome 2 – Les Faubourgs de l’Enfer.

hypothese 1 (rejetee)

Peter Clothier – Si Peter est le grand amour de Marie, le mariage n’a sans doute pas été consommé… Le père de John n’est pas son père !

HYPOTHESE 3
(DU ROMAN)

John Huffam – … après discussion avec un collègue, Palliser s’est rendu compte que son roman lui avait échappé, qu’il possédait une volonté propre et que l’ombre de l’inceste planait sur ces 1 500 pages. Reste que l’hypothèse 2 est tout aussi ambiguë et crypto-incestueuse puisque Martin ressemble étrangement à John Huffam père (Tome 4 – p 288)…

hYPOTHESE 2
(DE L’AUTEUR)

Martin Fortisquince – Il est le grand gagnant du casting si l’on en croit l’auteur. Mais…

HYPOTHESE 4
(ALTERNATIVE)

Jeoffrey Escreet – Le fils illégitime et non reconnu de Jeoffrey Huffam est un homme de l’ombre. Parce qu’il aspire désespérément à une reconnaissance impossible, il joue avec les espérances de son neveu John Huffam Père… Il est le voleur du codicille, du second testament et de… l’innocence de Mary ?

Un quinconce de livres

Un commentaire

  1. Tellement heureuse de te retrouver avec cette superbe analyse du Quinconce et les très belles photos qui l’illustrent. Je t’avoue que je fais partie des lecteurs que le « misérabilisme » du héros a fini par lasser mais ta chronique a réussi le tour de force de me décider à reprendre ma lecture interrompue… avec un autre œil. Et merci+++ pour tes anecdotes, toujours très intéressantes.

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